Sortir d’une éducation à deux vitesses en Haïti

À Port-au-Prince, on ne trouve que deux librairies pour plus de trois millions d’habitants. Le taux d’analphabétisme en Haïti se maintient autour de 50 %. Pas de doute possible : le niveau de l’éducation formelle en Haïti est si bas qu’on peut difficilement parvenir à mettre le pays sur les rails du développement. Mon propos n’est pas d’attirer l’attention sur les causes du sous-développement, sur lesquelles de nombreux chercheurs haïtiens et étrangers ne cessent de se pencher. Je voudrais seulement et très rapidement, sans rien nier de la complexité du cas haïtien, soutenir qu’un chemin existe pour le développement d’Haïti : il passe par la mise en place d’une éducation formelle de base identique pour tous les Haïtiens, pendant cinq ou six années scolaires utilisant les deux langues nationales (le créole et le français) reconnues par la Constitution de 1987. Bien entendu, j’entends déjà dire qu’il s’agirait là d’une lapalissade. Mais ce n’est pas si certain. Les deux siècles de l’indépendance d’Haïti donnent à voir une inégalité foncière entre écoles urbaines et écoles rurales. Lors de l’occupation américaine en Haïti entre 1915 et 1934, le pouvoir a privilégié les écoles techniques et professionnelles laissant la grande masse de la population dans l’analphabétisme. Plus tard, afin de mieux asseoir sa dictature, le président Duvalier (président de la République d’Haïti de 1957 à 1971) fit son possible pour organiser le départ de professeurs, de médecins et de techniciens vers l’étranger, et surtout vers le Congo, pays encouragé par l’ONU, via l’Unesco, fit venir des professeurs de l’étranger pour assurer l’instruction publique. Il faudra attendre 1979 et 1980, et ce qu’on appelle la « réforme Bernard », pour qu’Haïti sorte d’une école à deux vitesses et que soit mis en route le projet d’une même école pour tous les Haïtiens avec la possibilité d’utiliser les deux langues – le créole, langue maternelle de tous les Haïtiens, et le français, compris jusqu’alors par une minorité dans les villes grâce à l’accès aux écoles urbaines. Depuis, des obstacles politiques n’ont cessé de se dresser empêchant le déploiement d’une scolarisation pour tous en Haïti. Des recherches et des expériences diverses ont été faites. Un plan national d’éducation et de formation professionnelle a été proposé en 1998 sur la base d’une mobilisation de tous les secteurs directement concernés par l’éducation. Mais il a été remis dans les tiroirs quelques mois après, de telle sorte que chaque nouveau ministre de l’éducation nationale croule toujours sous une avalanche de revendications sans savoir par où commencer. L’échec de l’éducation en Haïti est une réalité et il est congruent à l’échec du développement. Les attentes de la population sont pourtant fortes : la prolifération, dans l’anarchie, d’écoles et d’universités privées dans la capitale et les villes de province démontre que la demande existe. Mais l’État ne suit pas. Seules 10 % des écoles sont publiques, triste record pour un État indépendant depuis plus de deux siècles. Dans le même temps, le secteur éducatif est gangrené par la corruption : l’école est une des sources assurées de business, les diplômes s’achètent, la médiocrité est à l’honneur, le redressement du système scolaire et universitaire sous le contrôle de l’État demeure une gageure.

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